Les 16 premiers «Graduate» ainsi que les autres dériveurs légers étaient garés sur des pontons, à raison de deux bateaux par ponton, dans la zone présentement réservée aux bateaux de l’école de voile des jeunes. Cet arrangement était satisfaisant pour des dériveurs légers, mais, vers 1964, il devint évident que l’acquisition de quillards nécessitait la construction d’un nouveau port.

Par chance, le niveau de l’eau était très bas à la fin de la saison de voile 1964 et on voyait émerger un îlot long et étroit dans les eaux peu profondes faisant face à la capitainerie.

Le matériel que les bulldozers avaient repoussé ne pouvait être mieux adapté, car il était constitué d’argile épaisse et de gros galets. L’argile rendait la jetée étanche et les galets lui donnaient du poids et de la résistance contre les vagues. La jetée s’ensemença lentement d’elle-même au cours des années subséquentes comme le montrent les photos d’époque sans arbre ni herbe. Le printemps suivant, on utilisa une grue à benne traînante pour dégager l’entrée actuelle du port. Le club devait ensuite dépenser 4 400$ pour approfondir le chenal d’entrée à la drague. Heureusement que la moitié de cette somme a pu être récupérée grâce à une subvention du ministère des Travaux publics du Canada.

On comble la brèche

C’est Russ Park, responsable des bâtiments et terrains en 1965 et Commodore en 1969, qui a préparé le compte rendu de la construction du pont piétonnier.

Quand le nouveau port a été construit en 1964, les règlements provinciaux stipulaient qu’il fallait conserver du courant le long de la terre, ce qui voulait dire dans notre cas, qu’un chenal devait être aménagé entre le stationnement et la jetée que nous avions formée. On avait construit d’abord un pont flottant temporaire qui servait également de quai. Il partait de la rampe de lancement pour aller rejoindre la jetée comme le montrent les photos de l’époque, mais ce n’était pas satisfaisant. La passerelle qui reliait ce pont flottant à la jetée avait été jugée trop à pic et difficile à utiliser. Certains avaient peur de l’utiliser tandis que d’autres ne se rendaient pas à la jetée sans se mouiller ! Le coût d’un pont piétonnier entre le stationnement et la nouvelle jetée était estimé à environ $5000.00; la caisse étant presque à sec, il n’en était pas question.

Telle était la situation en août 1965. Russ Park était en vacances et il en profita pour réfléchir à ce problème. Sa première idée fut d’obtenir quelques grands colombages de la Colombie-Britannique, de 75 pieds de long, espérant pouvoir en trouver dans une cour de démolition de la région de Montréal, ce qui fut toutefois sans succès. Mais un jour, en passant devant l’usine de Dominion Bridge, il s’était rappelé que le gérant général était son vieil ami de Winnipeg, un certain Bob Reid. Russ expliqua son problème à son vieux copain puis celui-ci s’informa du budget dont disposait le club. Quand il sut la vérité, Bob répondit : « vous avez certainement un problème, mais je vais vous envoyer un de mes experts pour évaluer la situation. Il sera sympathique à votre cause, car il est lui-même un plaisancier et vient de se construire une vedette. Son nom est Ross Chamberlain».

Ross finit par trouver deux poutres d’acier dans la cour de ferraille de la Dominion Bridge. Elles provenaient du pont Victoria d’où elles avaient été retirées lors du rehaussement requis par la voie maritime. Il fit un plan pour un pont de 72 pieds de portée, appuyé à chaque bout sur des coffres. Le projet fut discuté par Russ Park avec Ingo Pasold et celui-ci versa immédiatement 500$ de sa poche pour aider à sa réalisation. Ce don généreux ne couvrait pas toutes les dépenses, mais aidait énormément. Les coffres ont été construits à partir de vieux dormants de chemin de fer et de tiges de métal obtenues chez un forgeron local. Russ Park assembla le tout lors de deux corvées printanières. Quelques jours plus tard, une grue de la Dominion Bridge arrivait au club et on procédait en un rien de temps à la pose des poutres.

La prochaine étape consistait à demander à Borden Marshall, directeur de la recherche au nouveau laboratoire de la Domtar à Salaberry-de-Valleyfield, de traiter à la créosote sous pression les planches de bois destinées au revêtement de la chaussée. Jacques Daoust se chargea d’apporter le bois au chantier Domtar puis de le rapporter au club, et en peu de temps, le revêtement était bel et bien cloué en place. Il ne restait plus qu’à remercier tous ceux qui avaient contribué à cette entreprise, en particulier Bob Reid et Ross Chamberlain de Dominion Bridge. Russ Park apprit plus tard que ces deux ingénieurs étaient les experts parmi les plus compétents au pays en construction de ponts. Les membres du club pouvaient faire confiance en leur pont piétonnier ! À une date ultérieure, l’extrémité du pont touchant à terre était déplacée de quelques pieds vers le nord afin d’améliorer l’alignement avec la jetée.

C’est avec tout ce travail et cet engouement fanatique que nos « ancêtres » nous ont légué une grande partie de cet agréable port que nous avons dû, cependant, recreuser en 1988 pour accommoder les bateaux d’aujourd’hui. Il a fallu poursuivre, comme corollaire, le dragage du chenal d’entrée en 1999, pour assurer une place aux voiliers de près de 1,5 m de tirant d’eau. À force de volonté, d’amour et de persévérance, nous continuerons de veiller à la bonne conservation de ce lieu unique sur l’île de Montréal.